L’engendrement
Lionel Bourg
Quidam, coll. Made in Europe
10,00 €
Ce qui ressort d’abord de la lecture du nouveau récit de Lionel Bourg, c’est cette poésie boueuse, particulière au climat forézien, d’où surgit un gamin d’une dizaine d’années à peine. Un gamin tout en souffrances étouffées et d’une timidité tellement « arrogante » qu’elle forçait à son encontre l’agressivité des adultes. Ce gamin au regard gris, c’est bien entendu l’auteur lui-même, qui nous livre ici un récit d’enfance très différent des je-me-souviens de circonstance qui envahissent les rayons "témoignages" de nos librairies et ne témoignent de rien. Entre un père charcutier traiteur peu porté à l’amour et une mère qui aime aussi démesurément qu’elle "juronne", le jeune Lionel « rôde l’âme en berne », s’ennuie en cours, fréquente sans joie les café du Commerce et autres Continental où grouille un peuple en bleu de travail, ou bien encore s’enfonce dans le brouillard du plateau d’Essalois et part se perdre dans un marécage de lande comme dans une vague idée de l’avenir. Ces pages de solitude sont magnifiques, violemment séquencées et font de ce récit un texte rude d’une pudeur teigneuse. On sent que Lionel Bourg, presque 50 années plus tard, est encore tout chargé de son enfance et l’assume sans tricher : « Il faut savoir peser ce que l’on porte . » Apparaît cependant, au milieu de la grisaille, une lueur inespérée. La mère, cette gueularde célinienne qui a quitté l’école à 12 ans et se gave de romans sentimentaux, s’enfile avec le même bonheur Steinbeck, Dostoïevski et Faulkner et transmet au gamin le goût de la littérature d’un simple : « Tiens, lis ça, ça te plaira à toi... » L’engendrement a eu lieu. Il s’est fait, et c’est très bien ainsi, sans cérémonie, très certainement un jour de ciel gris comme un autre. Comme le texte avance, l’émotion grandit imperceptiblement et peut-être au moment d’achever votre lecture vous retrouverez-vous comme moi la larme à l’œil, bouleversé par cette prose terriblement poétique - il faut le répéter. Une poésie sans soleil, soit, mais on fait de très belles rivières avec de l’eau de pluie.
François Reynaud
Lucioles - Vienne, le 16 décembre 2007