Littérature française
L’Amant en culottes courtes

Alain Fleischer
Seuil
612 pages
22,00 €

Étant de la génération d’Alain Fleischer, j’ai, comme lui, porté des culottes courtes, en toutes saisons, jusqu’en troisième, comme tous les garçons de mon âge. Aussi ai-je particulièrement apprécié, entre autres, les pages - d’anthologie - qu’il écrit sur les petits garçons en culottes courtes. Elles (les culottes courtes) étaient le costume d’une certaine candeur, le signe d’une fragilité et d’une immaturité qui incitent à l’indulgence (...) La fin du port des culottes courtes était aussi liée à la perte d’un état d’insouciance et d’irresponsabilité : les très jeunes apprentis de jadis, ou les enfants qui accompagnaient les musiciens de rue, les uns et les autres déjà engagés dans le monde du travail, portaient des pantalons qui les distinguaient des autres garçons de leur âge. Mais rassurez-vous il ne s’agit pas d’un traité ethnographique de 600 pages sur le port des culottes courtes, mais d’une initiation, d’une expérience formatrice, de la première aventure sexuelle. En juillet 1957, âgé de treize ans, notre narrateur, arrive à Londres, en culottes courtes, dans la vaste maison de la famille Buss où il va séjourner un mois pour se familiariser avec la langue anglaise. Au contraire de beaucoup de garçons de sa génération ce ne sont pas les fameuses « petites anglaises » qu’il y rencontrera mais - le veinard ! - une jeune femme de sept ans son aînée, Barbara, étudiante en chimie, originaire de Trinidad, à la peau de miel sombre, chez laquelle il discerna dès le premier regard les promesses d’une volupté et d’un bonheur luxurieux. Il va nous raconter le mois passé chez les Buss, la première fois, les autres fois et la dernière fois, avec un luxe de détails impressionnants car il n’a rien oublié, aucun visage, aucune personnalité, aucune émotion, aucun évènement, aucun moment, aucune action, aucune anecdote, aucun état du ciel, aucune odeur de gazon ou de vieux meuble, aucun parfum délivré par la chevelure de Barbara ou par son corps, aucun accessoire, aucun objet. Outre les moments passés avec Barbara - d’un côté une fille adulte, à la démarche de déesse, et, de l’autre, un gamin en culottes courtes, plus susceptible de taper du pied dans un caillou ou de concocter quelque farce, que de jouer les dragueurs ou les Don Juan - le narrateur passe ses soirées en compagnie de Mrs Buss, une femme à la corpulence imposante avec une petite tête ronde à la peau délicate et rose, déjà fanée mais bien tendue par les joues pleines, une coiffure à bouclettes, un nez pointu, bien décidée à honorer son contrat de préceptrice, d’initiatrice à la correcte prononciation de la langue anglaise et à une juste - britannique - appréciation du monde. Ils bavardent en anglais en faisant d’innombrables parties de « chinese checkers ». Vous le savez, je le reconnais, je l’avoue, je le revendique : j’aime beaucoup Alain Fleischer. Cette fois encore il m’a séduit et j’ai pris un plaisir très particulier à me laisser entraîner dans la restitution de l’état d’esprit, des sentiments, des sensations, des désirs, des pulsions éprouvées durant cet été 1957 et relatées dans un style ample et voluptueux.

Jacques Griffault

Le Scribe - Montauban, le 15 décembre 2007

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