Patrick Deville

Kampuchéa

Seuil ; "Fiction & Cie"
20 €
 
Le dernier récit de Patrick Deville, Kampuchéa, clôt un projet entamé avec Pura Vida (2004) et poursuivi avec Equatoria (2009). Il s’agit d’observer dans un long voyage le long de l’équateur (en Amérique centrale, en Afrique puis en Asie), “la ligne de passage” entre un Occident en fin d’hégémonie et un monde équatorial où les révolutions ont échoué mais qui reste terriblement vivant. Et pour dire cette confrontation, Deville raconte en parallèle les vies d’aventuriers, d’explorateurs du XIXe, arpenteurs d’un monde à coloniser et celles de révolutionnaires du tiers-monde. Dans ces trois récits, construits sur ce même principe, on rencontre ainsi le fantasque William Walker, aventurier américain du XIXe et les figures de Bolivar, Che Guevara et des révolutionnaires sandinistes dans Pura Vida, Brazza, Livingstone, Stanley et les leaders des guerres d’indépendance africaine dans Equatoria et enfin dans Kampuchéa, le botaniste Mouhot, l’explorateur Pavie, et la folie khmère rouge au XXe.
Mais ce nouveau Plutarque s’empare de vies qui ont confondu héroïsme et art. Au cours de ces deux siècles, imprimé et révolutions s’entremêlent. Tous ces utopistes ont cru avec les lumières que l’écrit changerait le monde, et ont rêvé de gloire politique et littéraire. Dès lors, le voyage que nous fait entreprendre Deville n’est pas histoire ou géographie mais littérature. Le paysage se lit à travers les textes, livres, journaux, ces mains-courantes du passé. Et un travail formel permet un jeu d’échos à cette matière. S’il y a un certain romantisme à dire l’inévitable échec de tout geste révolutionnaire, Deville refuse le lyrisme et dans des constructions incroyablement maîtrisées, condense, subsume cette énergie. Toutes ces convulsions de l’Histoire se lisent dans de courts chapitres, dans des formes (épistolaire, romanesque, diariste…) toujours renouvelées.
 
Laissons le présenter l’idée à l’origine de Kampuchéa. « Nous sommes en 150 ap. H.M. [Henri. Mouhot]. Je trace pour lui les grandes lignes de ma petite entreprise braudélienne. J’aimerais mettre en perspective le procès des Khmers rouges dans une durée moyenne, sur un siècle et demi, depuis que Mouhot, courant derrière un papillon s’est cogné la tête, a levé les yeux, découvert les temples d’Angkor ».
On remonte une nouvelle fois les fleuves, on lit dans une élégance au sourire désabusé la candeur d’explorateurs et on découvre peu à peu l’horreur de l’entreprise de table-rase khmère. L’incroyable montage, où lieux, temps se mélangent, se brouillent, crée alors chez le lecteur l’émotion esthétique nécessaire pour pouvoir s’ouvrir à l’Histoire. C’est tout le pouvoir de la littérature et Deville en donne une nouvelle preuve, magistrale.
 
 
Nicolas Trigeassou

Le Square - Grenoble, le 27 septembre 2011