Nancy Huston

Infrarouge

Actes Sud
21,80 €
 

Octobre 2005. Rena Greenblatt a décidé qu’elle voulait être photographe lorsqu’à neuf ans elle a vu la photo d’une adolescente mélancolique, prise par Diane Arbus, dans laquelle elle a reconnu son âme sœur. Elle a aujourd’hui 45 ans, est artiste photographe et utilise beaucoup l’infrarouge qui lui permet de repérer ce qu’elle aime, ce qu’elle recherche, ce qui lui a tant manqué, petite : la chaleur. Elle a laissé à Paris son jeune amant Aziz auquel elle pense beaucoup. Elle vient rejoindre à Florence, Simon, son père, 70 ans, à qui elle a offert, à l’occasion de son anniversaire, une semaine en Italie en compagnie d’Ingrid sa seconde épouse. Simon est un neuropsychologue qui avait eu à cœur, au début de sa carrière, de rejeter les carcans artificiels et de défoncer les frontières des disciplines. Comme Leonard Cohen, Allen Ginsberg et tant d’autres il avait tourné le dos au judaïsme de son enfance pour errer dans les arcanes bouddhistes où se dissolvaient les notions même de soi, de monde, de réalité. Il a cherché, tout comme Pic de La Mirandole – mort à Florence en 1494 – la mise en relation de tous les univers de la vie des fourmis à la musique des sphères et au séjour des anges.

Ingrid, 60 ans, qui, appelle Simon « papa », a toujours peur d’avoir faim depuis l’épouvantable hiver 44/45 au cours duquel les habitants de Rotterdam qui n’étaient pas morts de faim, ont été réduits à se nourrir d’ordures, de rats et d’herbe.
Mais il y a un quatrième personnage essentiel dans ce roman : Subra, l’amie spéciale qui accompagne Rena partout, sa grande sœur imaginaire, sa confidente suspendue à ses méninges, le seul être au monde à ne jamais s’ennuyer en écoutant Rena, même quand elle radote.

C’est en compagnie de ces quatre personnages, de leur passé, de leurs pensées secrètes, de leurs illusions aplanies que je vous invite à vous laisser entraîner dans cette visite guidée de Florence : Simon, vieilli, fatigué n’a plus les fulgurances que sa fille était si fière de partager même si elle ne les comprenait pas, Ingrid est peu réceptive aux chefs-d’œuvre toscans, Rena ressasse son passé et se languit d’Aziz, Subra, elle, reste à l’écoute de Rena.

C’est souvent désopilant mais c’est aussi et surtout une sorte de roman total qui explore en profondeur les thèmes chers à Nancy Huston tels que l’enfance – Rena a grandi au Canada dans l‘ombre d’un grand frère, Rowan, qu’elle adulait – l’adolescence saccagée, la maternité, la beauté d’une sexualité épanouie, mais aussi, et en vrac, tant le livre est riche, les conflits familiaux, les archétypes trompeurs, les vérités inavouées, l’immense bonheur de la passivité, le droit aux fantasmes, la peinture des grands maîtres italiens sans oublier Florence où se rejoignent la Toscane, la Renaissance et la beauté.

Nul doute qu’après avoir lu ce grand roman lentement pour en apprécier toutes les arcanes, il vous accompagnera lorsque vous irez visiter Florence et ses musées.
 

Librairie La femme renard - Montauban, le 21 juillet 2010