Des néons sous la mer
Frédéric Ciriez
Ed. Verticales
19 €
Voici un premier roman parmi les plus originaux de cette rentrée littéraire, un roman construit comme une boîte de vitesses, tout en changements de rapports qu’un clavier virtuose pilote avec un bonheur malin pour le plaisir coquin du lecteur curieux. Car en effet, des « rapports », il s’en trouve beaucoup dans ce récit faussement pervers dont l’action se situe pour l’essentiel à l’intérieur du Fascinant, un ex sous-marin marin de la Marine Nationale Française reconverti en un bordel tout ce qu’il y a d’autorisé, amarré en baie de Paimpol. Nous sommes en 2012 et la prostitution vient d’être légalisée.
Le narrateur de cette histoire, qui n’en est pas vraiment une, ou si peu (mais j’y reviendrai), se fait appeler Beau Vestiaire en raison de la fonction qu’il occupe au sein de l’établissement. Depuis son poste, ce jeune diplômé en cinéma, fan absolu de Patrick Dewaere, observe, écoute, croque, note tout ce qui touche ou compose le milieu où évolue le petit monde bien gentil, bien comme il faut, de messieurs et de dames en quête d’un peu de plaisir tarifé 150 euros la demi-heure. Il rapporte les souhaits et les réclamations que ceux-ci déposent sur de petits bouts de papier glissés à travers la fente de la bien nommée Boîte à désirs, véritables bijoux de tendresse et de poésie accidentels. Il recueille les paroles des prostituées qui exercent ici, fixe en quelques lignes l’histoire de leurs vies « comme de fausses biographies de vedettes » du 7ème art. Le règlement du lieu nous est exposé avec un dosage savoureux d’autorité saupoudrée dans un océan de luxure. Rien ne nous sera épargné de ce qui concerne l’Olaimp (anagramme approximative de Paimpol) comme se nomme désormais ce sous-marin dont l’aura déborde largement les limites du canton. Frédéric Ciriez multiplie les voix et les registres de langages. Il s’amuse à nous amuser de ses talents de pasticheur sans ne jamais rien céder à la facilité du genre. Ce petit univers breton, il l’aime, cela se sent, autant qu’il aime ces putes, par la loi libérées de leurs maquereaux et ces clients prêts à craquer leur SMIC mensuel pour quelques heures de plaisir.
Quand à l’histoire proprement dite, donc, il n’y en a pas. Ou rien qu’un peu. Un tournoi de baby-foot dans un bled du coin où il se rend au hasard de ses virées à moto à travers la campagne, moments de respiration bienvenus. On sort la tête de l’eau. Ces moments, qu’il appelle ses Fuites, sont d’autres morceaux de bravoure poétique. Il y du Perec dans ce Ciriez. Un regard méthodique posé sur les choses, une volonté de recension et épuisement d’un lieu, essayer de tout dire, être exhaustif et surtout, constamment garder un sourire en coin qu’il s’agit ensuite de rendre sur le papier à la manière d’un artificier posant, ici et là, de petites bombes remplie d’un gaz, sinon hilarant, disons désopilant.
Des néons sous la mer n’est en aucun cas un manifeste pour la réouverture des maisons closes. C’est simplement l’idée poussée jusqu’en littérature de la reconversion d’un pauvre sous-marin dont la carrière militaire était terminée. Et réfléchissons y simplement un petit peu... Ce bâtiment de guerre avait-il beaucoup d’autre choix que de terminer en maison close ? Imagine-t-on simplement deux secondes un lieu dont la nécessité de clôture permanente ait autant d’importance en ces bas fonds ?
Il faut être tout de même un petit peu peine-à-jouir pour s’ennuyer à la lecture d’un texte pareil.
François Reynaud
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Lucioles - Vienne, le 22 septembre 2008