De l’art de prendre la balle au bond : précis de mécanique gestuelle et spirituelle
Denis Grozdanovich
Jean-Claude Lattès
338 pages
18,00 €
Denis Grozdanovitch a pratiqué, pendant près de 40 ans, plusieurs jeux de raquette, tennis, squash, jeu de paume. Plus secrètement, durant toutes ces années, il a rempli des carnets... une activité d’écrivain rendue publique récemment. De ces pages il a tiré des précis, on avait déjà remarqué et loué le Petit traité de désinvolture ou encore Rêveurs et nageurs, chez Corti.
On retrouve dans ce nouveau recueil, appliqué aux jeux de raquette, le même style, digressif, érudit et joyeux : pour lui, c’est le détail qui révèle la vérité, et bien souvent le comique d’une situation qui en fait éclater le sens. Dans un héritage revendiqué de R. de Gourmont, Tati ou des humoristes anglo-saxons ( J.K. Jerome, Benchley), Grozdanovitch explore, en plusieurs petits chapitres, la relation fascinante qui existe au tennis entre le corps et l’esprit, entre les méca- niques gestuelle et spirituelle.
Dans "le sacerdoce de l’enseignement", il nous fait part de la douleur du moniteur face à l’incompréhension de l’élève, victime de "bovarysme" : l’élève est persuadé de faire le bon geste quand le corps est dans une autonomie contraire ! Ou dans "l’art de faire perdre l’adversaire", il dresse une liste de toutes les armes de l’anti-jeu, la flatterie s’avère redoutable. On trouvera aussi une réflexion sur la filiation jeu de paume-tennis, ou encore une défense du tennis-spectacle et du jeu à plat...
La lecture de ce précis terminée, j’étais sous le charme, mais une question me taraudait : Grozdanovitch a-t’-il été réellement joueur, car comment peut-on mener une telle réflexion sur soi-même et gagner des matchs ? Mon entraîneur est de la même génération, quand je lui ai demandé s’il avait connu un certain Grozdanovitch, il fut d’abord surpris, "Grozda ? ...un original !” Il me décrit alors le joueur fantasque, irascible, que l’on venait voir pour le spectacle et qui disparut du circuit du jour au lendemain."Et il écrit des bouquins maintenant ?"
Oui et c’est un écrivain.
N.Trigeassou, librairie Le square, Grenoble
Par l’auteur de deux livres parus chez José Corti : Petit traité de désinvolture (paru en 2002), Rêveurs et nageurs (paru en 2005) et de Brefs aperçus sur l’éternel féminin (Robert Laffont, 2006), trois livres qui ont été chroniqués dans Bouquintessences.
Deux citations, en ouverture, dévoilent le propos du livre : L’homme n’est pleinement lui-même que quand il joue (Friedrich Schiller) et Mais reconnaître le jeu c’est, qu’on le veuille ou non, reconnaître l’esprit (Johann Huizanga). On n’est donc pas étonné de lire (p. 35) : Pour ma part, j’acquis très tôt la conviction que toutes ces heures de ma vie passées à tenter de maîtriser des balles bondissantes étaient du temps gagné plutôt que perdu. De plus ces heures-là sont source de pure extase ludique.
Bel éloge du jeu de paume, ancêtre du tennis, inventé et codifié au Moyen Âge par des moines bons vivants, où, à l’opposé des autres sports il est quasiment impossible de triompher grâce à l’anti-jeu. Pour l’emporter il faut jouer avec élégance et prendre des risques. Grozdanovitch souligne qu’un jeu où il demeure à la fois primordial « d’épater la galerie » et de devoir exécuter des gestes élégants pour être efficace constitue à n’en pas douter un anachronisme roboratif en une époque d’utilitarisme forcené comme la nôtre. Le chapitre intitulé Le sacerdoce de l’enseignement est très drôle et émaillé de portraits étonnants parmi lesquels celui d’Édouard qui épris d’une passion obsessionnelle pour le tennis avait fait insonoriser une pièce de son appartement pour pouvoir taper la balle toutes les nuits contre le mur... Celui sur La pratique de l’intox vous livrera des recommandations pour enrayer ou prévenir une défaite humiliante contre un adversaire nettement supérieur et fatalement arrogant. Des récits, des portraits, des anecdotes, des chroniques, un savoureux cocktail d’humour et de sagesse, bref un Grozda, en grande forme qui met en pratique ce à quoi il croît - le style et l’attaque - pour nous faire partager son goût du pur plaisir ludique.
Jacques Griffault
Le Scribe - Montauban, le 16 décembre 2007