Rubinstein Marianne

C’est maintenant du passé

Verticales
14 €
 

D’emblée Marianne Rubinstein s’interroge, "Pourquoi écrire ?". "J’écris parce que j’ai un problème de place " nous dit-elle ; "J’écris parce que c’est le seul endroit d’où je peux, sans l’aide de personne, calmer l’angoisse". Mais quel récit, quelle forme choisir, comment trouver cette " forme juste" dont parlait Roland Barthes ?

Quête de ces racines sans lesquelles il est impossible de "marcher sur ses deux pieds", mais aussi désir de faire revivre les "disparus", l’un et l’autre pour l’écrivain qui explore la branche paternelle de sa famille. Comment ont-ils disparus ces grands-parents aux vies brisées par la Shoah et quelles traces peut-on encore retrouver de ce qu’ils fûrent ?

Photos jaunies, paroles confuses de derniers témoins très âgés, lettres et cartes, ces fragments du passé tels les haîkus japonais qui rythment le récit pour dire ce qui réside dans les détails, ce qui "git", Marianne Rubinstein les collecte patiemment y consacrant tout son temps durant plusieurs saisons, et ce travail sensible et minutieux, au delà de la terrible tragédie, viendra mettre au jour l’amour mais aussi les difficiles rapports familiaux, tout ce qui fonde et divise une famille, traversant en quelque sorte le miroir, celui de l’horreur qui longtemps masqua tout.

Admirative devant les "Notes de chevet" de Shei Shonagon, l’écrivain nous en restitue quelques unes délicieusement fines et profondes qui nous offrent un air pur et calme, la possibilité de continuer et de regarder autrement ceux qui ne furent pas que des victimes mais qui s’incarnent aussi dans l’évocation de la musique, dans ces chansons yiddish que la narratrice écoute sans cesse, dans les petites choses de la vie.

Evocation travaillée et riche d’émotion, le récit de Marianne Rubinstein laisse aussi la "place" à son propre positionnement permettant que se dise un rapport au père évoluant au fil de la recherche. La forme narrative porte alors en elle sa propre action sur le réel. Un aspect du récit essentiel qui permet le déroulement du temps jusqu’à la dernière génération.

C’est ainsi qu’on croisera celle qu’on appelait Miss Maillot, resurgie soudain, ou qu’on découvrira comment Marianne et son père, ouvrirent ensemble, en novembre 2007, "la boîte aux souvenirs", cette boîte en fer bleue dont le contenu fût récupéré ches les grands-parents en 1942. 

Un livre "juste" qui fait peu à peu apparaître, comme surgis d’un négatif dans la chambre noire, les multiples visages d’une famille entière.

Françoise Folliot

Le Square - Grenoble, le 15 octobre 2009